A Nairobi au Kenya
Témoignage de Renata, Postulante Polonaise et professeur de Mathématiques :
son "stage" dans les bidonvillesJe n'ai pas une longue expérience de vie sur les questions de Justice & Paix surtout en ce qui a trait à l'économie et à la pauvreté en Afrique, particulièrement au Kenya. Pourquoi alors ai-je décidée d'en parler ? Par souci des gens autour de moi, de leurs vies, de leurs luttes quotidiennes pour réaliser leurs rêves alors qu'ils n'ont pas même de quoi satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Je veux simplement être leur voix, rien de plus.
Ce n'est pas le nombre de personnes que j'ai rencontrées jusqu'à maintenant qui fait de moi une experte. Je ne donnerai pas non plus de statistiques. Chaque personne est unique et elle appréhende sa situation de vie comme unique également. Il est bien sûr possible de se faire une vue d'ensemble à partir d'une recherche poussée et d'en tirer une base de données pour englober des milliers de gens au risque pourtant de perdre de vue la personne concrète qui porte un nom. L'autre risque serait de perdre de vue la présence de Dieu dans la vie de cette personne et d'oublier le sens de ses difficultés. Ces dernières sont susceptibles de faire naître en elle la maturité nécessaire pour la mener vers la sainteté personnelle.
A quoi les gens rêvent-ils dans la poursuite plus ou moins consciente de ce but ?
Emilie est une mère célibataire d'environ 22 ans. Avec sa fille, elle demeure au village de Kayaba, une section du bidonville de Mukuru. La première fois que je l'ai rencontrée, elle donnait un coup de main et cherchait le soutien dont elle avait besoin au bureau du travail social de la paroisse de Notre-Dame de la Paix. Sa survie quotidienne lui est un souci constant. Elle n'a pas complété sa formation secondaire parce qu'elle n'a trouvé personne pour assurer sa scolarité. De toute façon, elle n'était pas particulièrement intéressée par son éducation, faute de motivation nécessaire de la part de son entourage. Ses parents sont décédés depuis plusieurs années. Elle a une sur mariée qui a trois enfants et vit à Korocochio. Emilie a déjà eu un mari, le père de son enfant, chauffeur de camion qui passait beaucoup de temps sur les routes. A la maison, il se plaignait constamment de la nourriture et de bien d'autres choses, battant souvent sa femme pour appuyer ses propos. A moins que ce ne fut une façon d'exprimer son amour ! Il lui donnait un peu d'argent mais en dépensait la plus grande partie pour lui-même. Il est un jour parti, disant qu'il ne reviendrait plus. Ainsi prenaient fin pour Emilie quatre années de cauchemars.
Elle se débat maintenant pour payer le loyer de sa petite maison, propre et bien tenue (je l'ai visitée), assurer la scolarité et le nécessaire pour sa fille. Emilie aimerait bien terminer son secondaire. Mais où trouver l'argent nécessaire ? Elle se rend maintenant compte de l'erreur qu'elle a faite en quittant l'école car il lui est extrêmement difficile de trouver du travail. Elle va de maison en maison à la recherche de menus travaux domestiques. On lui a proposé la prostitution comme gagne-pain rapide. Elle a refusé par peur du sida, comme elle m'a dit.
Quel futur y a-t-il pour elle et son enfant ? Combien de temps résistera-t-elle à la facilité de la prostitution Combien de temps peut-elle ainsi survivre sur la corde raide ? Rien n'est assuré pour elle ni pour bien d'autres encore. Comme Pierre, d'ailleurs.
Pierre, je l'ai rencontré, en allant à l'école, alors qu'il vendait des livres sur la rue. Il m'a salué le premier. C'est vrai que je suis assez visible. Les gens portent attention à ceux qui sont différents. Cette différence est facilement assimilée au fait d'avoir de l'argent ou des relations bien placées. C'est à cela qu'il a pensé lorsqu'il m'a vu. Il y voyait une occasion de réaliser son rêve. De l'Europe, il avait reçu de l'aide pour son éducation primaire et secondaire. Au collège, il avait même obtenu un degré en économie. Mais il voulait se rendre jusqu'à l'université. Il n'a pas l'argent nécessaire et ne trouve personne pour l'aider. Même s'il n'a pas les qualifications requises, il a déjà une expérience dans l'enseignement. Il a souvent remplacé certains professeurs. Même s'il n'a pas toujours été payé pour son travail, il est arrivé à survivre. Ses parents sont décédés depuis plusieurs années mais il en garde un souvenir vivace. Je ne connais rien d'autre de ses frères et surs.
Lorsque Pierre est arrivé à Nairobi, il vivait à même la rue. C'est pourquoi il aimerait bien, ses études terminées, s'occuper des enfants dans le même cas. A ma question de savoir, comment il procèderait, il n'en avait pas la moindre idée. Il est déterminé à étudier l'économie à l'Université Kenyatta, même si les coûts sont élevés. A quelques reprises, j'ai constaté son attitude déprimée. Pourtant, cette année, il a pu s'engager sur la voie de son rêve. Il a été en mesure de suivre certains cours au premier semestre mais n'a pas pu se rendre jusqu'aux examens. Il ajuste son régime de vie en fonction de son rêve : il ne prend pas de repas du midi. Il n'accepte même pas une invitation puisqu'il n'y a pas de garanti pour le lendemain. Il n'a pas d'électricité. Il a trouvé une femme pour s'occuper de ses vêtements car il aime bien paraître comme étudiant. Comme il n'a pas d'ordinateur, il fait taper ses travaux par une dame dans un cybercafé. Mais rien n'est jamais gratuit. Chaque pièce de monnaie est employée parcimonieusement.
Il a essayé de trouver de l'aide auprès d'un Membre du parlement mais n'a reçu que de vaines promesses. Au cours du Forum social mondial, il a essayé de trouver quelqu'un qui aurait pu le supporter. En vain. Pendant quelque temps, il a planté des poteaux pour la compagnie nationale d'électricité mais le revenu était maigre. Il est maintenant dans une plantation du haut pays. Il espère amasser l'argent nécessaire pour compléter sa première année d'université. Que d'obstacles, de tensions et de frustrations à la poursuite de son rêve ! Où est la justice qui pourrait lui apporter la paix, lui donner l'opportunité de développer ses capacités académiques, lui permettre de devenir économiste pour le bien de son propre pays ? Comment renverser semblable situation qui affecte tant de jeunes gens au Kenya ?
C'est également le cas de Frédéric. Il a terminé son secondaire mais ses notes ne lui permettaient pas d'accéder à l'université où les frais sont assumés par le gouvernement.
J'ai visité sa famille un dimanche après-midi dans un village de Mukuru. Fils d'un de mes amis il m'a raconté pourquoi ses résultats avaient été si pauvres. Il a échoué en science surtout en mathématiques. Mon ami n'est pas en mesure de payer d'autres frais de scolarité puisqu'il a encore cinq enfants et cinq autres du premier mariage de sa femme.
Est-il vrai que Frédéric a échoué en science à cause de l'absence du professeur ? Je ne saurais dire. Etant moi-même professeur de science, j'ai décidé de l'aider au cours de mes vacances pour lui donner une chance de réussir aux examens. Il travaillait fort tout en faisant autre chose pour gagner de l'argent comme aide-jardinier au Centre de promotion Bakita de notre paroisse. Il était parfois trop fatigué pour les études. Mais sa détermination était soutenue par son rêve de devenir médecin. Alors que nous attendons toujours les résultats des examens, je continue d'espérer que Frédéric réalisera son rêve.
La dernière photo provient d'un kiosque de légume, un endroit débordant de vie. Millicent, un petit bout de choux, tourne autour en apprenant à marcher. Je l'ai connu alors qu'il n'avait que deux semaines. Sa mère, Miriam, a huit autres magnifiques enfants : Milcah, Joseph, Rebecca, Cassia, Evans and Faith. Ils sont presque tous au primaire ou au secondaire.
La vie quotidienne de Miriam est faite de projets et d'activités pour assurer le bien-être de ses enfants.
Le kiosque de légumes n'est pas très profitable. Son mari est chauffeur de taxi. Un bon travail mais le revenu n'est pas toujours régulier. Les gens préfèrent aller à pied plutôt que d'avoir faim. Le quatrième enfant, Stephen, ne veut plus retourner à l'école parce qu'on lui a demandé de répéter sa sixième année. Peter, trop jeune pour le moment, attend son tour pour aller à l'école. Bien des préoccupations pour Miriam, quant à sa famille, mais il y en a d'autres également : Deux ou trois fois par an, Miriam doit donner de l'argent à un groupe de gens inconnus qui menace de la violer avec l'une ou l'autre de ses filles ou de démolir son kiosque si elle refuse de céder à leurs exigences. Pour arriver à leur donner moins d'argent, elle a réduit l'inventaire de son kiosque. Ses profits en souffrent. Problème également avec l'électricité. Elle aimerait être connectée légalement au réseau. Mais il est tentant de le faire illégalement en payant 300 shillings par mois à un Membre du parlement qui fournit l'électricité sans licence dans le bidonville. La plupart des gens ne craignent pas cette illégalité à cause de la position et de l'autorité du promoteur. Mais si les gens refusaient catégoriquement, un changement pourrait s'amorcer
Dans le domaine économique, qui est vraiment capable d'apporter la justice et la paix pour tant de Kenyans ? Comment soulager la pauvreté qui défigure la dignité humaine ? Que ferait aujourd'hui Lavigerie face aux dirigeants, politiciens, avocats et économistes pour leur faire relever le défi de la pauvreté, plutôt que de s'enrichir ? Que peuvent-ils faire pour aider les gens à faire face à leur futur et à celui de leurs enfants, sans pour autant négliger la responsabilité personnelle des choix de chacun ? Dans les luttes quotidiennes, comment apporter à chacun et chacune la force, le courage et l'espoir nécessaires pour une plénitude de vie et la sainteté personnelle propre à chaque individu ?
" La capacité d'aimer est peut-être la seule fondation naturelle indispensable pour la sainteté. Je dois posséder le pouvoir et l'élan, les ailes de l'âme, pour m'oublier en faveur de l'autre, apprécier l'autre plus que moi-même, faire face à la peur, peiner pour l'autre et risquer ma vie. L'amitié avec Dieu dépend de cela "
(William McNamara, OCD, Mystical passion, p. 44, 1).
Traduction du texte original en anglais par Yvon Lavoie M.Afr.